DISTANCES - par Hélène Lanscotte
| Distance 1 Je ne m’embrasserai pas Je ne me toucherai pas Je ne me tousserai pas au visage Je resterai à un mètre de distance de moi-même Je me regarderai à distance Je me considérerai longtemps en distanciation je me demanderai de me distancer le plus possible Je me demanderai si je suis saine de corps Je demanderai à mon esprit de me réfléchir Je m’interrogeai sur la toux de mon cerveau et l’intelligence de mes mains Je me parlerai du côté le plus éloigné de ma tête Je m’écrirai sans les doigts Je me penserai en cercles excentriques Je m’aimerai comme une autre, comme n’importe qui d’autre |
| Distance 2 Un mètre, étalon du regard Un mètre des yeux, proche du cœur Un mètre d’arpenteur à replier dans sa pensée pour sentir son parfum, voir au plus près ses rides, son sourire, sa peur, à lui, à elle. |
|
Distance 3 16 mars 2011, retour du Japon après explosions. Avorté Sakura, avancée du Front de Floraison, Souffleurs. Fin mars 2011, ne devrais pas être là, sur le causse, à regarder pruniers en fleurs. Fin mars 2020, ne devrais pas être là, sur le causse, à regarder pruniers en fleurs. De printemps à printemps, enjambée. |
| Distance 4 Vaincues distances vitesses grand V entre les pôles Mais plus d’épaules à toucher. |
|
Distance 5 Neige aujourd’hui sur les tulipes Le ciel mélange les saisons, comble l’espace entre l’hiver et le printemps Clin d’œil à mon isolement Car cet hiver ensemble nous étions. |
|
Distance 6 En donnerais bien de l’air Ici est vaste, ici est respirable Enverrais bien des brises, des zéphyrs, de doux souffles A tous ces noyés de la terre. |
| Distance 7 Le ciel ne vrombit plus d’engins L’oiseau est à portée d’oreilles Ne manque plus qu’un envol avec ou sans ailes Pour rejoindre son chant, son air d’avant. |
| Distance 8 Décidément le monde change en envers A l’endroit des bêtes Nous voici enfermés et elles libres D’aller et venir dans nos rues, nos cités Le nez au vent du chacun chez soi Décidément la rencontre jamais n’aura lieu. |
|
Distance 9 Il y a des villes au loin que je connais Des rues, des immeubles, des maisons au loin que je connais Et des êtres au loin que je connais De très près. |
| Distance 10 Et nous abandonnons nos futilités essentielles , nos rencontres de chairs, nos voix qui se touchent Nous laissons derrière nous l’aller et le venir En apnée de jours, en suspens de gestes doux Tandis que les fleuves en courant continuent de se jeter dans la mer. |
| Distance 11 Il y aurait donc du courage à vivre les jours A les considérer sans ordinaire A les apostropher pour qu’ils ne laminent pas les vies A leur clamer le poing levé que même des vents couchés se relèvent encore et encore. |
| Distance 12 Une lettre ce matin partie vers l’inconnue Dame âgée dans son Ehpad confinée Pont terrien entre deux respirs, deux retraits Une traversée de mots traits d’union pour combat de printemps. |
| Distance 13 Temps de nous offrir nos horizons précieux Nos horizons de mots, d’actes, de rêves Le lointain compte pour les yeux autant que pour le sang Débusquer les confins serait peut-être notre tâche. |
| Distance 14 nviterais bien en grand repas de jour Des convives pour rire de nos solitudes Convaincrais bien les fleurs de ne pas se replier dans l’obscur La nuit aussi désire des mains chaudes à serrer. |
| Distance 15 Un poids de temps sur les épaules Tout change pourtant que c’est un vertige A s’éloigner on finirait par se méconnaître Mais comme manquent les familiers visages ! On se le dit là devant l’arc-en-ciel. |

