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Poésie, de la crise à l’échappée #2

Voici des textes inédits que les poètes nous envoient depuis leur confinement : Poésie, de la crise à l’échappée.
 

Bruno Berchoud, poèmes inédits

Que reste-t-il
de mes rebelles années ?

Ma question est futile
mais je suis étonné
et troublé de me voir si docile
approuvant sans réserve
l'assignation à résidence
avec l'espoir que cela serve
à plier la fâcheuse tendance
qu'ont les gens à mourir
bien plus que de raison
et pour cela me dire
il faut rester à la maison

Je me saisis du formulaire
coche la case sans malice
précise mes horaires
trouvant normal que la police
trace mes pas quand je prends l'air

– Tenez c'est comme hier
étant en courses alimentaires
je me suis vu planquer dans ma besace
sous un filet de pommes de terre
une bouteille de vin d'Alsace
pensant à l'injonction réglementaire
selon quoi faire honneur à Bacchus
ne serait pas nécessité première

***

Petit point sur la "première ligne" – À la soldate inconnue

Depuis longtemps déjà debout
pour vous n'était plus temps
de rire des grands mots
au plus avez dans votre blouse un peu haussé l'épaule
aux trémolos et à l'éloge des Autorités
leurs yeux soudain ouverts vous découvrant en première ligne
– N'aviez jamais imaginé ni galons ni médailles
et pour vous les étoiles ne sont ailleurs que dans le ciel –  

Mais le regard de jeune flamme
soudain devenu grave
fera qu'en raison même de cette gravité
décidément ne pourrez plus
vous empêcher d'être belle.

Pour qui tiré d'affaire (c'est ainsi que l'on dit)
les yeux retrouveront avec le jour
la ligne blanche de vos bras
l'ovale d'un visage
et le tissu si peu rigide
qu'il laisserait des fois passer votre sourire.

Qui se prendrait alors à vous aimer oui
vous aimer mais vous aimer à peine
(chantait Apollinaire
que la grippe emporta)
pas même ne pourrait
vous serrer dans ses bras – étant dit que le geste
désormais mimerait la barrière.

À vous plutôt qu'au ciel
voudrait dire Merci
espérant tant que vous aurez le temps
                                       juste le temps
de recevoir du rescapé  
encore titubant sur le sol de sa langue
deux petites syllabes.

Bruno BERCHOUD, 1er avril  2020

Bernard Bretonnière, poème inédit

ÉLUARDISE HEPTAMÉTRIQUE
AUX TEMPS DU CORONAVIRUS

Sur ses cahiers d’écolier
Sur les doigts du buraliste
Les semelles des joggeurs
Je suspecte le poison

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
Je suspecte le poison

Sur les lèvres attentives
Sur les pneus de nos vélos
Sur les joues de tante Berthe
Je suspecte le poison

Sur les poignées des caddies
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Je suspecte le poison

Sur les murs de mon ennui
Sur les distrib’s de biftons
Sur les pièces de monnaie
Je suspecte le poison

Sur ton smartphone asiatique
Sur ton stylo d’électeur
Sur le fruit coupé en deux
Je suspecte le poison

Sur l’interrupteur éteint
Sur la télé allumée
Sur la lunette des chiottes
Je suspecte le poison

Sur les volumes d’Éluard
Sur le béton du trottoir
Sur l’évier de la cuisine
Je suspecte le poison

Sur les fraises du Leclerc
Sur mon tee-shirt Paul et Nusch
Sur ton soutif dégrafé  
Je suspecte le poison

Sur mon mouchoir en tissu
Sur les chaises des couloirs
Et sur ta baguette bio
Je suspecte le poison

Sur la boîte de fromage
Et sur les espagnolettes
Sur les draps de ton doux lit
Je suspecte le poison

Sur le chat de la voisine
Sur la crotte de son chien
Sur ses oreilles dressées
Je suspecte le poison

Sur chaque ticket de caisse
Sur les rampes d’escaliers
Sur ma carte « sans contact »
Je suspecte le poison

Sur les boutons d’ascenseurs
Sur le babillard du jour
Sur le tortillard en gare
Je suspecte le poison

Sur les bancs publics (ou pas)
Sur le lavabo commun
Sur les sièges d’autobus
Je suspecte le poison

Sur mon paquet de Camel
Sur le briquet du copain
Et sur ta lettre d’amour
Je suspecte le poison

Sur ton colis Amazon
Sur le confit confiné
Sur mon poème en papier
Je suspecte le poison

Par le pouvoir d’un virus
Qui se colle sur tout ça
Et met nos vies en péril
Je suis né pour te maudire
Pour te nommer

Corona.

à La Montagne, confiné, ce vendredi 27 mars 2020
 
« "Liberté", quel beau poème, quel bel idéal ! » Il faut tout de même savoir qu’à l’origine Paul Éluard destinait son poème à sa femme, Nusch, dont il écrivait donc le nom sur ses cahiers d’écolier, sur son pupitre et partout (« Et par le pouvoir d’un mot /Je recommence ma vie / Je suis né pour te connaître / Pour te nommer // Nusch. ») Mais, alors que la France était en guerre, ses amis trouvèrent plus digne et responsable de lui suggérer une dédicataire plus universelle et politique, en l’occurrence donc, la liberté. C’était en 1942, pour le recueil clandestin et résistant Poésie et vérité, et la modification du titre fut effectuée à la dernière minute, à l’imprimerie. Ainsi, la liberté fit-elle Nusch cocue. René Char trouvait un malin plaisir à raconter cette anecdote à ses visiteurs. Boris Vian fit de ce poème un pastiche pornographique.
 

Hélène Lanscotte, poème inédit

Distance 3

16 mars 2011, retour du Japon après explosions. Avorté Sakura, avancée du Front de Floraison, Souffleurs.
Fin mars 2011, ne devrais pas être là, sur le causse, à regarder pruniers en fleurs.
Fin mars 2020, ne devrais pas être là, sur le causse, à regarder pruniers en fleurs.
De printemps à printemps, enjambée.
 
 
Distance 4

Vaincues distances vitesses grand V entre les pôles 
Mais plus d’épaules à toucher.
 

Thierry Renard, poème inédit

Vous y croyez vous à l’amour
Si vous y croyez répondez
 
Ci credete voi all’amore
Se ci credete rispondete
 
À bientôt 12 heures 30
En panne d’inspiration
Et en plein atelier d’écriture
Commençant à avoir faim
Un peu beaucoup à la folie
Je décide de m’adresser à toi
De me tourner vers toi
Avec ces mots qui
Désireraient faire mouche
Et qui toutefois
N’y parviennent pas
Une affaire de rythme
Ou de style en somme
Une mise en abîme
Une lente descente
Dans les profondeurs de soi
Ainsi est l’idée
Que je me suis forgée
De l’écriture
Est-elle exacte est-elle grotesque
C’est un peu comme
Grandir à la vie et s’effacer
C’est un peu comme partir
Partir au loin
En amour
En exil
Les deux parfois
Peuvent se démasquer
 
Alle 12 e 30 quasi
Nessuna ispirazione
E in mezzo a un laboratorio di scrittura
Cominciando a sentire fame
Un peu beaucoup à la folie
Decido di rivolgermi a te
Di girarmi verso di te
Con queste parole che
Desiderebbero far centro
E che però
Non ci riescono
Una storia di ritmo
O di stile insomma
Una mise en abîme
Una lenta discesa
Nelle profondità di se stessi
Questa è l’idea che mi sono fatto
Della scritura
Magari è giusta magari è grottesca
È un po’ come
Crescere alla vita e cancellarsi
È un po’ come partire
Partire lontano
In amore
In esilio
Tutt’e due talvolta
Possono smascherarsi
 
Demain à l’aurore je partirai
Le cœur plein de bonté
L’air pensif
Les yeux ouverts
Sur le monde et la nouvelle année
La faim et la soif encore au ventre
Je partirai
Chère j’irai vers toi
Pour te rejoindre
 
Domani all’aurora partirò
Con il cuore pieno di bontà
L’aria pensierosa
Gli occhi aperti
Sul mondo e l’anno nuovo
La fame e la sete ancora al ventre
Partirò
Cara andrò verso di te
Per raggiungerti
 
Au premier rayon de soleil
À la première lueur du jour
Je quitterai ma vieille peau
Et je m’en irai
Sur la route je n’accepterai
Plus aucun escarpement
Poussé par le souffle précaire
De mon désir
À vive allure je me dirigerai
Vers la destination
De mon choix
J’irai vers toi
Impatient et troublé
 
Al primo raggio di sole
Al primo chiarore del giorno
Lascerò la mia pelle vecchia
E me ne andrò
In strada non accetterò
Più nessuna scarpata
Mosso dal soffio precario
Del mio desiderio
A forte andatura mi dirigerò
Verso la destinazione
Da me scelta
Andrò verso di te
Impaziente e turbato
 
À bientôt 12 heures 45
Je l’ai retrouvée
— Quoi ? L’inspiration
Mais toujours j’ai faim
De toi
 
Alle 12 e 45 quasi
L’ho ritrovata
— Cosa ? L’ispirazione
Ma ancora ho fame
Di te

Photo de couverture : Hélène Lanscotte

 

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