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Poésie, de la crise à l’échappée #4

Voici des textes inédits que les poètes nous envoient depuis leur confinement : Poésie, de la crise à l’échappée.

© Photo de couverture de Marie Ange Guiseppi

 

David Dumortier, inédit

Aujourd’hui
C’est tous les jours dimanche
Adieu les lundis
Adieu les vendredis
Les oiseaux sur les branches
Les enfants ont carte blanche
Le temps est parti
Aujourd’hui
C’est tous les jours dimanche
Nous n’irons plus travailler
Nous n’irons plus pleurer
Adieu les mardis
Adieu les jeudis
Vive l’ennui
Et la poésie.

Alain Freixe, extrait du recueil On attendait le printemps

Un jour de mars

Ça y est, ils ont fermé les jours. Suspendu, le temps ne coupe plus l’air. Il peint le jour d’attente, ombres sur ombres. La brume qu’il traîne après lui vient voiler l’étoile qui veillait sur le grand cèdre, là-haut où l’on n’ira pas.

S’il lui arrivait de sauter hors de lui-même, le temps emporterait dans son bond, le sourire, cette lumière sur le monde. Lumière toujours fraîche et douce qui s’envole comme fleurissent les fleurs sur l’île aux femmes tandis que saignent les murs de l’eau.

Sans écho, le vent déserte. Et s’enfouit.
Tout est en ordre en la terre compacte.

(Nice le 19 mars 2020, extrait de On attendait le printemps)
Alain Freixe

 

François Graveline, poème inédit

Aller
immobile
partout à la fois
dans l'infini qui vient
être
arbre

 

Hélène Lanscotte, poèmes inédits

DISTANCE 7

Le ciel ne vrombit plus d’engins
L’oiseau est à portée d’oreilles
Ne manque plus qu’un envol avec ou sans ailes
Pour rejoindre son chant, son air d’avant.

DISTANCE 8

Décidément le monde change en envers
A l’endroit des bêtes
Nous voici enfermés et elles libres
D’aller et venir dans nos rues, nos cités
Le nez au vent du chacun chez soi
Décidément la rencontre jamais n’aura lieu.

Emmanuel Merle, poème inédit

                     Aux confins

de mon appartement, derrière la porte
que je soutiens des épaules
pendant de lourdes secondes, derrière
l’écran que je heurte de mes yeux
à des heures vides,
aux confins de ma mémoire, là
où je ne vais jamais, comme dans le ventre
des premières années d’enfance, planqué
dans l’être sans le savoir,
et pour l’éternité, dense et brève,

aux confins donc
je me retire.

Car derrière la porte (de l’intérieur
j’y frappe) la ville morte, la terre dévastée
est là, sans graal :
la promesse de la terre gaste
est avérée : les paroles n’ont pas été prononcées,
j’ai perdu ma voix, enrouée par l’effroi.

Mais une autre gorge se dénoue peu à peu,
feuille neuve et luisante de vernis.

Dans les confins je me prépare à dire,
à m’adresser au monde, avec des mots
pauvres, ceux qui n’ont pas de prix,
des mots d’une enfance de congère
et de charbon rougi.
Devant nos yeux intérieurs, qui sont
des fenêtres fermées, le printemps
explose lentement, avec son vert vibrant.

Des confins, du plus profond
de ma forêt mentale, je vais parler.

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