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#Poésie sur le net, jeudi 26 mars 2020

D’une voix l’autre avec Doina Ioanid :
Quand traduire, c'est créer / Când a traduce înseamnă a crea

Une réflexion sur la traduction du poème à partir du recueil Boucles d’oreilles, ventres et solitudes, publié dans la collection bilingue D’une voix l’autre de Cheyne éditeur, traduit par Jan H. Mysjkin.

Jean-Pierre Dubost, professeur émérite de littérature comparée à l’Université Clermont Auvergne, introduit la rencontre et Marinela Denisa Craciun, chercheur associé au CELIS ( Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique) de l’Université Clermont Auvergne, interroge la poète Doina Ioanid.

 

Présentation de Doina Ioanid par Jean-Pierre Dubost,
professeur émérite de littérature comparée à l’Université Clermont Auvergne


crédit photo : Jan H. Mysjkin.

« Contes candides », cicatrice de la voix : notes brèves en marge du recueil Boucles d’oreilles, ventres et solitudes, éd. D’une voix l’autre, Cheyne Éditeur

Extrait de la communication de Jean-Pierre Dubost :

(...)
Le monde que Doina Ioanid nous raconte est une réalité fondamentalement instable, on n’arrive jamais à le suivre ou le garder bien longtemps et on ne sait jamais où est l’objet et le sujet – si c’est quelque chose que l’on raconte ou quelque chose qui nous regarde, si c’est nous qui y entrons dans son étrangeté ou si c’est lui qui nous envahit. Il s’impose parfois comme un pur rêve, parfois comme un fantasme assumé, comme une subjectivité volontaire, gloutonne, impérieuse, parfois comme une immense fragilité, mais même quand le poème s’approche dangereusement de l’expression d’un Soi sûr de ses forces, il ne prétend pas être plus qu’une vision, il s’assume comme une sorte de court-métrage ontologique, avec une intensité de surréel ou d’irréel
(...)

Retrouver l'intégralité de la communication en ligne.

 

Questions à Doina Ioanid, la poète
par Jean-Pierre Dubost, professeur émérite de littérature comparée à l’Université Clermont Auvergne

Ces questions s’appuient sur la lecture de
Boucles  d’oreilles, ventres et solitudes, collection D’une voix l’autre, éd. Cheyne Éditeur, 2014 (Traduction Jan H. Mysjkin)
La demoiselle de massepain (Duduca de marțipan), éd. bilingue, Atelier de l’agneau, transfert, 2013 (Traduction Jan H. Mysjkin)
Rythmes pour apprivoiser la hérissone, éd. L’Arbre à paroles, 2013 (Traduction Jan H. Mysjkin)

J’aimerais maintenant poser trois questions à Doina Ioanid sur la perception qu’elle a de sa propre poésie, sur ce rapport du récit au poème, sur son réalisme irréel, sur son sentiment d’appartenance à un monde littéraire et sur sa place singulière dans le contexte de la poésie roumaine actuelle.

Lire l'intégralité de l'entretien.

 

Entretien avec Doina Ioanid sur la traduction de la poésie, réalisé par Denisa Crăciun

1. En traduisant, le traducteur recrée le poème. Est-ce que pour la traductrice Doina Ioanid, la traduction de poésie est un travail de création aussi passionnant et stimulant que l’écriture d’un poème ?

Oui, il s'agit d'une sorte de recréation qui est tout à fait incitante pour moi. Il ne s'agit pas de retranscrire un poème dans une autre langue, il s'agit de surprendre ses ressorts intimes, ses sens multiples, suggestifs, ambigües parfois, le rythme, les sonorités qui le constituent. Il faut se rapprocher de lui, entrer dans son intimité, l'avoir dans la peau. Puis, il faut lui trouver une chair dans la langue-cible, lui rendre le correspondant le plus sensible dans la langue d'arrivée. Et ce faisant, il faut rester proche de lui, tout en se détachant un petit peu. En fait, moi j'envisage la traduction comme un tango, où il faut savoir passer la marque, comme on le dit.

2. Parfois on a contesté la possibilité de traduire de la poésie. La poésie est, selon D. Ioanid, systématiquement traduisible ?

Oui, en général, la poésie est traduisible. On peut faire passer un poème d'une langue à l'autre, lui trouver le correspondant, prenant soin de lui rendre la personnalité, la voix, le rythme. Certes, il y a des poèmes ludiques, où les jeux de mots, les glissements sonores posent problème. Il y en qui ne sont pas traduisibles comme Levantul de Mircea Cărtărescu. Celui-ci a dû écrire une version pour la traduction.

3. Comment est-t-elle arrivée à collaborer avec son traducteur Jan H. Mysjkin, qui est traducteur du français et du roumain, en néerlandais ? On dit aussi qu’il faut être poète pour traduire un poète, J. H. Mysjkin est lui-même poète ? La collaboration entre un poète et son traducteur est praticable à distance ? Si elle veut nous raconter son expérience de traduction en duo de ses recueils. Comment s’est réellement passée sa collaboration avec Mysjkin?

C'est une collaboration qui date depuis une dizaine d'années. On s'est croisé lors des festivals en Roumanie, à Brașov ou à Sibiu, mais un jour, on s'est rencontré dans la librairie Cărturești de Bucarest. Et alors, il m'a proposé de traduire quelques poèmes du recueil Il est temps que tu portes des boucles d'oreilles. J'ai été d'accord. Et il a commencé à m'envoyer un poème par jour. Et moi je lui retournais ce poème traduit avec mes remarques, puis, il me le renvoyait de nouveau, jusqu'à la forme finale. On a bien travaillé comme cela, de sorte que tous mes recueils de poèmes se trouvent traduits en français et néerlandais. Et notre collaboration a porté d'autres fruits, car on a commencé à traduire des poètes francophones belges en roumain, des poètes roumains de Moldavie en français. On a traduit pas mal de poètes d'expression néerlandaise, les grotesques de Paul van Ostaijen. On est devenu un tandem de traducteurs bien expérimenté. On a travaillé à distance, mais parfois, lors des résidences communes, on pouvait revoir et relire à haute voix les manuscrits. Oui, je pense que le fait d'être tous les deux poètes et traducteurs est un avantage indéniable, on saisit mieux les subtilités d'un poème, on est mieux à l'écoute de ses rythmes et sonorités. Et comme ça, on peut lui trouver un correspondant plus souple, plus expressif dans la langue d'arrivée.

Quelques poèmes extraits du recueil :
 

Je me réveille, déjà épuisée par les luttes
contre mes propres rêves - ces enchaînements
infinis qui me tiennent prisonnière dans leurs
rets. Je te souris et tu ignores quelles angoisses
j'ai dû affronter pour pouvoir te dire de nouveau
bonjour. Mais pour cela, je ne te demande qu'une
chose : sois à mes côtés, quand je reviens de mon
sommeil et me retourne vers toi.

Gardons l’équilibre, soyons sage. Un portrait clair en couleurs et en paroles. Et pourtant, je ressemble de moins en moins à moi-même, mais comme deux gouttes d’eau à la nièce de la dame dans le compartiment, à l’amie d’une autre dame. L’échelle des ressemblances plus ou moins grandes me poursuit dans la rue, à la maison. Le destin des femmes inconnues me séduit. Leur carcasse reluisante, sur laquelle je glisse comme Gulliver sur la poitrine de la dame gigantesque. À la place de la sagesse, j’ai reçu l’insupportable légèreté d’être. Visages gonflables-dégonflables. Rien de ce qui m’arrive n’est vrai. Une gaffe après l’autre, un café après l’autre. Je ne sais même plus de quoi j’ai l’air. Oui, je suis devenue aussi sage qu’un tonneau d’eau de pluie, un laurier ou un abricotier.

La femme à trente ans. Âge immature, quand le bien-aimé t’entoure encore comme une eau chaude. Un jour d’été derrière les rideaux poussiéreux. Il est temps que tu portes des boucles d’oreille. Mais les oreilles refusent et enflent. Pendent lourdement comme des pots de fleurs. À trente ans, le souhait de faire de jolis enfants t’écrase pour de bon. Élever des enfants afin d’oublier l’attente des interminables nuits, avec des photos encadrées aux murs, afin d’oublier ce corps fripé, l’angoisse fermentant dans tes entrailles et les illusions qui tournent autour de toi. Tu te regimbes avec douceur : il reste encore tant à faire.

 

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