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Poésie, de la crise à l’échappée #1

 

Édito, mardi 31 mars
 
Nous sommes passés à l’horaire d’été, et qui s’en est soucié ? Il a doucement neigé aux quatre coins de notre pays, et nous l’avons découvert dans les messages multiples qui arrivent sur nos machines connectées. Nous sommes derrière nos vitres, coupés des nôtres et entourés des nôtres. Derrière les vitres, devant les écrans.
 
Nous vous avons offert toutes les lectures et rencontres que nous pouvions livrer sur vos écrans. Je remercie ici très vivement les poètes pour leurs réponses envoyées avec vivacité, alors même que comme nous tous il leur fallait s’organiser. Personne n’avait pu anticiper une situation qui n’avait jamais été que celle de film ou récit de science-fiction. Je le certifie, personne n’avait prévu qu’il faudrait inventer une forme confinée à la Semaine de la poésie n°33. Merci aux poètes pour leur présence à nos côtés. Merci au public et partenaires qui nous ont adressé des messages d’encouragement. Grâce à vous nous avons réussi la métamorphose Poètes sur le net.
 
Nous en viendrons à une forme plus espacée dans le temps, une lettre d’information une fois par semaine. Nous vous y glisserons des textes inédits que les poètes nous envoient depuis leur confinement : Poésie, de la crise à l’échappée. Pour continuer de lire ou d’entendre les poètes, les invités de mars 2020, mais aussi tous les poètes que nous avons déjà accueillis.
 
Un autre chantier a surgi : fournir des pistes d’activités à des enseignants pour que la poésie vive sur les écrans, avec des élèves qui « parfois » peuvent accéder aux informations numériques. Par l’intermédiaire des enseignants ou des bibliothécaires donner la possibilité à de jeunes lecteurs (de 5 à 18 ans) de frôler la poésie, ou d’y plonger. Nous avons pioché généreusement dans les sons, vidéos et textes que les poètes nous ont envoyés. Et dans la poésie qui était à notre portée. Les ressources sont en ligne sur Mon outillage poétique, une banque de données pour les enseignants et leurs élèves.
Dans l’équipe, pour vous faire ces nouvelles propositions, nous avons fait d’énormes progrès pour utiliser les outils de l’informatique et de la communication. Mes ami.e.s de La Semaine de la poésie, je vous remercie aussi de ce bond imprévisible que nous avons fait ensemble . Sans vous, je ne me lançais pas !
 
Depuis nos confinements, levons le masque et lisons la poésie. Lavons-nous les mains et griffonnons la poésie. Continuons ce chemin ensemble pour sortir grandis de cette pandémie et de ce confinement.

 
Françoise Lalot,
directrice de La Semaine de la poésie
 

Paola Pigani, poème inédit

Lyon, ce 25 mars 2020

Ralentir
Silence
L'âme du monde est en travaux
Sous des bâches antivirales
Nos portes se ferment
Des plaies sociales s'ouvrent
Quelque chose se creuse en nous
Ne devenons pas des cavités
Où tomberait l'amer
Qui pourrait germer
Proliférer plus vite que le corona mondial

Nous ne pouvons plus nous égarer
Ni sous le couvert des morts
Ni dans nos villes
Ni sur nos chemins de traverse
Mais l'errance perdure dans les mots
Pour chercher les paroles de demain
Il nous faut à présent invoquer
Les mots du bâtir et du respir
Les oiseaux chantent plus fort
Nous avons sur la peau
Dans la brume de nos souffles
Dans les nœuds de nos gorges
L'empreinte de nos frères humains
Tous invisiblement touchés
Par une vérité commune

Dans les variations du temps
Apprises dans les poèmes
Nous marchons d'un pas toujours inégal
A l'envers à l'endroit
Avons perdu le sens de l'orientation
Dans nos solitudes nouvelles
Nos rues ne s'ouvrent plus que sous une pluie
De pétales et de silence
La lune envoie des invitations aux somnambules
Pour qu'ils découvrent l'ombre des arbres
Même en pleine nuit

Les poètes ne donnent pas de mots d'ordre
À jeter dans les fragments des heures volées à notre élan
Mais la vois- tu déjà cette lumière du soir
Filer comme une gueuse entre les grues immobiles
Et venir lécher nos terriers ?
De ces très-fonds renaîtront d'autres forces
Bientôt nous partirons
Vêtus seulement de nous mêmes
Nous marcherons dans le petit lait de l'aube
Nous retrouverons la beauté où nous l'avons laissée.

Hélène Lanscotte, DISTANCES

Distance 1
 
Je ne m’embrasserai pas
Je ne me toucherai pas
Je ne me tousserai pas au visage
Je resterai à un mètre de distance de moi même
Je me regarderai à distance
Je me considérerai longtemps en distanciation je me demanderai de me distancer le plus possible
Je me demanderai si je suis saine de corps
Je demanderai à mon esprit de me réfléchir
Je m’interrogeai sur la toux de mon cerveau et l’intelligence de mes mains
Je me parlerai du côté le plus éloigné de ma tête
Je m’écrirai sans les doigts
Je me penserai en cercles excentriques Je m’aimerai comme une autre, comme n’importe qui d’autre

Distance 2

Un mètre, étalon du regard
Un mètre des yeux, proche du cœur
Un mètre d’arpenteur à replier dans sa pensée pour sentir son parfum, voir au plus près ses rides, son sourire, sa peur, à lui, à elle.

Stéphane Juranics, inédit

Lyon, mars 2020
 
une toux lointaine
un spasme du vent
et dans les rues ne circule plus
que le silence
un peu partout
l’écho du vide le long des murs
terrasses mutiques
larges places désertes
comme des pages blanches
se cherche des yeux
la multitude mettant ses pas
dans ceux du temps
seulement visibles ici ou là
la ronde des bornes autour de l’ombre
la fièvre des arbres qu’enlace la brise
l’exil des bancs où dort le jour
au ras du ciel la lune frémit
à chaque crachat de l’horizon
sur les trottoirs la pluie efface
les quelques traces encore lisibles au crépuscule
 

 

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