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Poésie, de la crise à l’échappée #6

Voici des textes inédits que les poètes nous envoient depuis leur confinement : Poésie, de la crise à l’échappée.

© Photo de couverture : Françoise Lalot, Place de Jaude, Clermont-Ferrand, jeudi 9 avril 13h 

 

Poème inédit de Katia Bouchoueva

  à Naïma Ghermani
ÉTÉ

sois là   j’ai entendu
j’ai mal compris
très bien compris :
sois  l u i
et  e l l e
sois  n u i t
et   j o u r

entre les deux
sois f e n ê t r e
de douce couleur rose
s o l e i l  et  c i e l
b i è r e
  et  v o d k a
t h é   et  c a f é
difficulté à respirer et d’être
n’a pas diminué
mais la température si
je suis ton amoureuse
en tant que telle
j’ordonne aux ombres lentes
de retenir leurs bruits
bizarres   

    
il faut   j’ai entendu
tout arrêter   jeter
petits bobos  angines  entorses
la tête de ton Louis XIV
ronde comme la lune
ballon désinfecté

ni angle mort   ni amour aveugle
l’air frais de la campagne dans ton immeuble
tout le monde est revenu
j’ai entendu
surtout ne bouge pas sur ton étage élevé
si tu ne souhaites pas rater
nos mois de juin juillet et août
qui nous arrivent tout de suite :
bateau et cabanon
quel ciel lointain encore
pardon
et quelle montagne ?
je monte au septième
et
c’est
l ’ é t é

 

Katia Bouchoueva
3 avril 2020

 

Poème inédit de Sylvie Fabre G.

Pourquoi est le mot qui coule sous tous les autres.
En lui ton angoisse face à l’inexpliqué - chaos et
sidérante harmonie. La beauté la bonté, l’extase
frisson secret, font les charmes d’une création
dont le sens est tremblé : son grand corps où la vie
ne cesse de se nourrir d’autres vies n’entretient-il pas
la lutte, hallali et dévoration ? Nous n’avons ni la lucidité
pour comprendre ni l’abandon nécessaire pour consentir.
Les dieux, démiurge prophète ou fils de l’homme,
ceignent leur verbe des bandelettes d’un silence - qui pèse.

Nos voix persistent dans le noir, à paraître en 2021 à L’herbe qui tremble

***

Poème inédit d’un recueil en cours

Apparitions

Les arbres neigeux devant ma fenêtre peuplent le ciel. Ils s’épanouissent dans le dépeuplement des rues et des jardins et par cette grâce qui leur est donnée ils haussent les douces couleurs de la vie. Rompues pour nous, leur floconnement nous éblouit. Dans l’air allégé de notre frénésie, il trace sur les pierres la voie lactée d’un printemps. Son arrière-pays, mer ou mont, garde ses secrets. La brise y distribue poudre de blanc, halo de jaune, ou sable mêlé au soleil on ne sait pas, mais venu des lointains un paysage y glisse. D’ombres et de lumières, il nous rappelle la menace qui lève l’absence en d’étranges visitations.

 

Poème inédit de Albane Gellé

                                          pour Valérie Rouzeau et pour Cécile A.Holdban

Les oiseaux bien sûr.
Ils savent.
Habitent les saisons. Soulèvent leurs peurs.
Les oiseaux sont traits d’union. Entre visible
et invisible. N’ignorent pas la matière.
Eprouvent les vibrations.
Les oiseaux touchent les arbres et
les oiseaux touchent les vents.
Résistants. Presque transparents.
Les oiseaux disparaissent.
Petits savants sans prétention.
Envers et contre les forces sombres.
Atomes agiles de lumière.
Supportant sans se plaindre la grande pesanteur.
Les oiseaux savent que vivre est malgré tout possible.
Avec le chant.

Poème inédit de Doina Ioanid

Doina Ioanid poème écrit en français pour la Semaine de la poésie

Je me suis mise à bouder le vent hivernal, à mâcher des radis roses – car voilà
mes nouvelles normes en temps de stress. Ma tendresse – écharpe trouée par
endroits – je la raccommode comme je peux : en tendant, par mégarde, la main à
un passant, regardant les oiseaux, écrasant un oignon pour ma mère et le
frottant de sel, ou bien pour moi-même, car ainsi mes yeux, un peu secs depuis
quelque temps, peuvent pleurer sans avoir honte. Juste un peu, pour goûter mon
propre sel, et puis sourire de bon cœur.

Mars 2020

Poème d'Hélène Lanscotte

DISTANCE 11

Il y aurait donc du courage à vivre les jours
A les considérer sans ordinaire
A les apostropher pour qu’ils ne laminent pas les vies
A leur clamer le poing levé que même des vents couchés se relèvent encore et encore.

DISTANCE 12

Une lettre ce matin partie vers l’inconnue
Dame âgée dans son Ehpad confinée
Pont terrien entre deux respirs, deux retraits
Une traversée de mots traits d’union pour combat de printemps.

 

Poème inédit d'Isabelle Pinçon

Extraits de Lapetitegens à suivre

Lapetitegens s’est assise sur une chaise en plastoc et
comme ses pieds ne touchent pas terre, elle les compte un
par un jusqu’à mille, c’est un nombre considérable, un
grand rassemblement de pieds et  sûrement la révolte
annoncée, toutes ces chaises qui comptent et recomptent
leurs deux pieds, toutes ces petites gens assises qui vont
bientôt se mettre en route contre les gens qui s’assoient sur
des chaises qui ne sont pas du tout en plastoc, style louis
quatorze, louis quinze, louis seize.

Lapetitegens passe par ma bouche, elle glisse sur le
muscle de ma langue, chatouille l’épiglotte, parfois je
pique des fous rires, elle se tient le plus souvent dans le
larynx, son tuyau d’orgue, à mi-chemin entre les poumons
et les cordes vocales, étalée de tout son long, bras en avant
et guiboles repliées comme le dieu des égyptiens, caressée
par le va-et-vient de ma respiration, loin des espoirs
broyés dans l’estomac et des émotions ballotées dans les
ventricules, lapetitegens confortablement installée dans
ma maison troglodyte, au moment où monte la moelle
impétueuse de la langue.

Quand j’appelle lapetitegens du haut de ma voix pour
savoir où elle en est, quel col elle franchit dans mon
organisme, quels obstacles elle traverse, quels démons elle
affronte, elle répond toujours par un hoquet pour me
rassurer, suivi d’un deuxième de sorte que je ne regrette
pas la mise en abîme de sa création, suivi d’un troisième si
j’ai encore quelques doutes sur la probité de l’expérience,
comment s’en sortir seul dans la vie ? comment faire face
aux actes de barbarie ? comment braver le danger ? suivi
d’un quatrième qui finit de me rassurer tout à fait avant de
tourner la page mais quand le hoquet ne s’arrête pas, qu’il
perturbe ma digestion, mon inquiétude grandit,
tremblements, trémulations, arythmie cardiaque,
vomissements, j’attends fiévreusement que lapetitegens
revienne de sa périlleuse expédition, les deux mains
jointes dans une prière indienne, répétant à qui veut
l’entendre, je ne suis pas une baleine !
 

Poème de Christiane Veschambre

C'était le soir sur le fleuve qui traversait la ville.
Nous nous tenions au-dessus de ses eaux, seuls, sur l'un de ses quarante ponts, face à l'ouest vers lequel elles coulaient en vastes nappes immobiles, admirablement déposées - et nous étions tout entier dans les mains de l'admiration, on sentait venir l'eau des larmes - par le ciel gris, noir, violet, rouge d'un soleil à présent invisible qui s'était abaissé derrière les architectures
immobiles
comme un rêve de pierre.

Nous quitterions le pont et marcherions au milieu des rues aussi désertées que les berges du fleuve.
Désertées? Pour la première fois depuis tant de décennies que nous y vivions, nous était offert le corps libre, entier (non morcelé, assassiné) de la Ville, sa large respiration, non son désert mais enfin sa présence.

S'il nous était permis, après la catastrophe, de nous souvenir de la ville silencieuse, habitée de sa présence plénière, délivrée des véhicules rongeurs, des grouillements d'humains aveuglés, des proliférations marchandes qui la rabattaient au sol, ce serait comme d'une de ces villes où seul le rêve, parfois, par grâce insaisissable, nous dépose.

Paris, le 28 avril 2020

 

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