Anna MILANI

Née en Italie en 1975.
En 2004, elle déménage en France, à Montpellier, où elle vit actuellement.
Elle écrit de la poésie et prose poétique en français et en italien.
Elle travaille en tant que formatrice en langue italienne et anime des activités autour de la lecture, l’écriture et les langues étrangères au sein d’une association qu’elle a créée.
Elle a publié :
Incantation pour nous toutes, en 2021, aux éditions Isabelle sauvage
Géographies de steppes et de lisières, en 2022 à Cheyne éditeur.
Œuvre collective : Ces mots traversent les frontières - 111 poètes d’aujourd’hui, éd. Le Castor Astral, 2023.
Son prochain recueil sortira en 2025 chez Cheyne éditeur.
Lecture du festival de mars 2024 :
L'association Chez mon libraire qui fête ses 10 ans regroupe quelques 200 librairies indépendantes en Auvergne-Rhône-Alpes, l'une d'elles est forcément près de chez vous !

la nuit les murs se déplacent et redessinent les espaces
intérieurs. Ils empêchent l’habitude de s’installer chez
l’habitant. Le matin il faut reconstituer le plan de l’édi-
fice et renommer les pièces. La maison a ses propres
stratégies de survie.
La maison se trouve à la confluence de trois rivières
souterraines. Dans la nuit on entend l’eau travailler et
dissoudre les roches calcaires. Elle creuse des conduits
et des vides, elle génère pertes et résurgences. La mai-
son s’adapte à la morphologie souterraine.
Le matin une femme descend pieds nus vers la rivière.
Elle entre dans l’eau jusqu’au ventre, habillée de sa
Robe de nuit. Toutes ses cellules, ses fibres, ses mem-
branes cèdent, face au courant, et s’accordent en mou-
vement du fleuve. Quand elle rentre à la maison, elle
importe le flux dans ses gestes, dans sa voix, dans ses
mots.
Je voulais construire une maison de lumière, tout était réuni pour que le chantier commence, les maçons s’adonnaient au travail avec ardeur et compétences, mais à chaque visite je commandais davantage d’ouvertures, jusqu’au jour où du projet il ne resta que des fenêtres.
Quelqu’un a mis du sel sur le pas de la porte pour me rappeler des éléments fondamentaux qui composent ma charpente. Quelqu’un m’habite de manière nomade, trace des mots sur mes fenêtres que je lirai dans des années à venir, quand un matin d’hiver, la buée sur les vitres les livrera au présent.
Un oiseau a niché dans mon dos, sous l’épaule gauche, entre l’omoplate et la septième vertèbre dorsale. Depuis le commencement de cette cohabitation, je me questionne sur la nature hybride de mon corps. Je regarde le ciel avec un air de connivence. Je me tourne souvent pour adopter la perspective de l’oiseau.
Le récit rôde autour des mots, il travaille dans les marges – du sommeil, des poèmes – il fabrique la nécessité d’un déplacement. Je suis un territoire disponible. J’abrite les averses. Dans mes dépressions, comme des dépouilles, gisent les mots dont le sens manque et que le récit se charge d’inventer.
J’ai rencontré le bison cette nuit. Il avançait dans la prairie avec une démarche maladroite, une incertitude sur les points d’appui. Son dos se balançait à droite et à gauche comme un poids inéluctable qu’il fallait supporter. Nous nous sommes retrouvés face à face. Mes yeux ont plongé dans ses yeux. Sur la plaine nocturne au fond de nos regards, nous avons vu l’autre.

