Ritta Baddoura

Ritta Baddoura, née au Liban en 1980, écrit en français. Ses ouvrages de poésie ont été publiés au Liban, en France et en Belgique, et son écriture traduite en plusieurs langues pour des revues et des anthologies. Ses lectures ont un climat de présence et explorent les rencontres entre texte, oralité, son et mouvement. Quelquefois, elle propose, en solo ou avec des musiciens, des lectures-performances en résonance avec un lieu, une architecture ou une œuvre d’art.
Créé lors de la guerre de l’été 2006 au Liban, son blog de poésie « Ritta parmi les bombes » (publié par Dar Al Saqi, 2008) a été lu par des milliers de lecteurs et ses poèmes dits dans de nombreux festivals au Liban et en Europe. Ritta Baddoura a été boursière en littérature de l’Akademie Schloss Solitude (2007-2008). Parler étrangement, paru chez L’Arbre à Paroles (collection iF, 2014) reçoit le prix de poésie « Max Jacob » en 2015.
Ritta Baddoura rédige depuis 2007 des chroniques – poésie surtout, roman- dans L’Orient Littéraire, mensuel libanais francophone. Elle a également un parcours de chercheuse (sciences humaines et nouvelles technologies) et de psychologue clinicienne. Elle vit aujourd’hui en France.
PUBLICATIONS :
Nouvelle
Quinze (nouvelle lauréate aux Jeux de la francophonie 2005), in « D’un continent, l’autre », Agence Internationale de la Francophonie, Paris, 2007.
Participation à des Anthologies récentes
Ces instants de grâce dans l’éternité, 116 Poètes d’aujourd’hui Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau, Le Castor Astral/ Le Printemps des Poètes, 2024.
Esprit de résistance, L’année poétique : 118 Poètes d’aujourd’hui, Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau, éd. Seghers / Le Printemps des Poètes, 2025.
La nuit on se racontait la même histoire en des langues
Différentes et même si elle n’en avait pas l’air et qu’on
ne la reconnaissait pas toujours dès les premières lignes
c’était vraiment la même histoire avec des variations
On se faisait des abris qui sentaient bon les cartons
amassés au grenier ou dans une cave
des abris de vieux papier humide où des larves se
nourrissent de mots compliqués qu’on remettait
quelquefois à leur place dans le dictionnaire
Il nous arrivait de couper la langue à celles et ceux qui
ne savaient pas tenir leur langue ni la tourner sept fois
dans la bouche avant de parler
C’était par temps de disette et de terreur
On tenait par-dessus tout quand les bombes s’arrêtaient
aux repas de famille et repas de quartier et il suffisait
de couper une langue pour être sûrs de pouvoir nourrir
tout le monde
Aux repas de famille on raconte que celles et ceux qui
ont mangé un morceau de langue ne parlent plus jamais
comme avant et mâchent l’invisible et mâchent encore
Ceux qui n’avaient ni abris ni sous-sols perdaient la
famille et la tête bien avant de perdre la vie
On les appelait les volontaires parce qu’ils voulaient
qu’on leur coupe la langue et venaient aux repas de
quartier le ventre déjà plein forçant le sourire ou
grimaçant exprès pour nous laisser entrevoir coincés aux
coins des dents les restes de couleur
Enfants nous attendions sagement notre tour de manger
de jouer de mourir de chanter la prière à haute voix et
nous demandions ce qu’ils avaient pu dire ceux-là et qui
restait collé à leurs gencives
comme qui aurait surpris un animal au retour de la
chasse les babines fumantes et entre les dents les mots
d’une histoire encore fraîche
Ma bouche scellée je retiens mon souffle j’ai peur des
ciseaux et des mitraillettes et j’ai mal à ma langue déjà
qu’elle ne se débat plus
La langue qui m’a nettoyé du sang et de l’ombilic de ma
mère s’est abattue sur moi
dès le berceau m’a léché les cendres des ancêtres elle m’a
appris à creuser ma tombe pour apprendre la langue où
peut-être un jour je marcherai
La langue qui m’a laissé croire qu’il fallait très tôt mourir
était parlée par tout le monde
et quand le matin après le massacre nous sortions
chercher dans les rues détruites
nos masques de vivants nos pieds butaient sur des
morceaux de chair vive dans cette langue que le feu n’a
pas fini de carboniser
La langue qui s’est travestie en moi est devenue un soir
invisible et m’a rendue incompréhensible à celles et ceux
de mon accent
Le ciel moulinait ses bombes et in n’y avait nulle part
pour s’abriter même pas dans sa propre tête
pas une virgule sous laquelle s’allonger
Les bombes plus rapides et plus précises que la succession
des secondes étaient d’ores et déjà à jamais posées dans
tous les abris aux dires de la langue
La langue qui m’a creusé toujours me retrouvait dans
mes cachettes sous le sable et les pierres
Elle pinçait mon silence y découpait de plus petits
silences qu’elle pouvait facilement charger au dos des mots
À force de vouloir habiter la langue sans murs sans
fenêtres et sans porte de chercher à délimiter la langue
sans toit de la remonter pour s’enfuir de l’escalader dans
toutes les langues l’enterrer la déterrer l’éplucher la
devancer la céder en rançon à la langue elle a arraché sa
peau de poème
L’autre langue de la langue on croyait qu’elle nous
aiderait à tromper la mort qu’en l’apprenant si bien et la
prononçant vite du moins naturellement et sans erreurs
on serait un peu les autres
Celles et ceux que la mort ne chasse pas
On serait un peu des étrangers qui se sont trouvés là
par hasard à proximité des proies et pour qui tout cela
est sans réelle conséquence vu que les mots « mort »
et « guerre » de l’autre langue se disent et s’écrivent
autrement et pas au présent et pas régulièrement et pas
à tous les âges
On serait un peu les autres que la mort croise mais
n’envisage pas
Parfois pour nous comprendre nous joignions nos
langues et mêlions nos salives et nos souffle et donnions
à l’autre un peu des mots qui manquent à sa phrase et
du sens qui manque au baiser
Les mots que tu ajoutais et ôtais à ma bouche n’étaient
pas des mots mais ton corps que tu prolonges
Défaire tout cela c’est prendre le risque qu’il ne reste que
des lettres et qui sait dans quelle langue elles sont écrites
Les mots ne nous aiment plus nous leur voulons du
mal nous leur faisons la guerre nous les tronquons nous
leur coupons la verge et leur tranchons les seins nous
leur suçons le sens et les isolons sans intérieur sans
atmosphère et enfilons leur peau de criminels et de
cadavres
Langues rasées pressées contre terre nous ne portons
plus à bout de bras la tête de l’autre et ignorons si les
mots sont perméables à la mort
Aussi loin aussi profond que l’amour soit enraciné nous
ne sommes parfois que douleur
L’enfance une fois a suivi le poème puis se mit à convertir
la vie en mots à donner à manger au poème
La vie avec ses fleurs ses moments ses explosions il fallait
l’emballer dans la beauté du poème et dans sa musique
Il y avait tant à écrire tant à envelopper de ce frêle papier
et quand il venait à manquer ni la vie ni la mort n’étaient
reconnaissables

